Quand la mode rencontre la fabrication numérique

19 Juil Quand la mode rencontre la fabrication numérique

De gauche à droite, Arthur Milles, cofondateur de Noüne, Camille Cantin, success manager chez Ulule,
Angèle Radjagobal, fondatrice de Soundary Cycle et Maud Serpin, cofondatrice de Curiouser.
 

Le 29 Juin, Maud Serpin animait la table ronde “Makers Rules” au Look Forward FashionTech Festival de Showroomprive aux côtés de deux jeunes créateurs indépendants, Angèle Radjagobal et Arthur Millès, ainsi que Camille Cantin, success manager chez Ulule. La table ronde s’est intéressée à la rencontre entre deux univers : celui de la mode et celui des créateurs / makers. Une rencontre facilitée par l’essor des nouvelles technologies – et en particulier tout ce qui touche à la fabrication numérique -, mais aussi grâce à l’émergence de structures d’accompagnement tels que les fab labs et de plateformes de financement et de vente.
Retour sur les principaux échanges.

Pourquoi recourir à la fabrication numérique et au prototypage ?

Les histoires d’Arthur et d’Angèle ressemblent à celles de la plupart des créateurs indépendants : un projet important à leur yeux,  pas d’expérience dans le domaine de la mode et un petit capital de départ, insuffisant pour recourir au circuit traditionnel de production.
Angèle, passionnée de cyclisme, avait envie d’un sac lui permettant de transporter ses affaires tout en la protégeant des dangers de la route sans perdre l’esthétisme d’un produit design : c’est ainsi qu’est né Soundary CycleArthur quant à lui, a décidé avec Noüne de bousculer les codes de la maroquinerie en utilisant une matière inhabituelle : le bois.
Tous deux ont été amenés à choisir la fabrication numérique pour des raisons assez similaires : l’accessibilité et l’autonomie.

Faute de moyens, Arthur s’est rapidement rendu compte qu’il ne pouvait pas payer un tiers pour réaliser son prototype. Après s’être renseigné, il décide de concevoir lui même son projet au TechShop (makerspace à l’initiative de Leroy Merlin à Ivry-sur-Seine). Cet espace dédié à l’innovation et au prototypage permet d’avoir à disposition un nombre impressionnant d’outils, d’accessoires et de machines (découpeuses laser, découpeuses au jet d’eau, imprimantes 3D…). La proximité avec d’autres makers présents sur le lieu facilite aussi l’échange et l’entraide.

Pour Angèle, l’autonomie aussi était une nécessité. La volonté d’avancer à son propre rythme – sans dépendre des contraintes de calendrier de prestataires – l’amène à s’auto-former sur Arduino, et à prototyper à Usine IO. Son projet nécessitant beaucoup d’ajustement, l’accessibilité des matériaux s’impose comme un véritable besoin.

L’accès aux machines et aux matériaux est indispensable au bon développement des projets de nombreux makers. Pour les projets d’Arthur et d’Angèle, où le design et l’ergonomie sont des points fondamentaux de différenciation, le prototypage dans des lieux de making a été une étape clé.

Les premiers croquis de Soundary Cycle

De fait, ils n’ont pas été dépendants d’autres structures ou de tiers, les décisions leur ont appartenu et ils n’ont pas été contraints par les processus et le périmètre budgétaire d’un projet plus conventionnel. D’après eux, il est d’ailleurs plus facile d’apporter de l’innovation en petit groupe dans un fablab où la créativité n’est pas limitée et où le dialogue favorise les nouvelles idées.

Un autre mode de consommation

Une fois leur prototype fonctionnel achevé, Angèle et Arthur ont tous deux choisi le concept de crowdfunding, le financement participatif, pour avancer dans leur projet. Des plateformes telles que Ulule permettent de présenter le projet et le faire financer grâce aux internautes. Ainsi, la détermination et la motivation du créateur sont stimulées, car il s’agit d’un vrai « test » de marché vis à vis de son produit ou service.
Mais que disent ces nouvelles plateformes sur notre façon de consommer ? Qui sont et seront les futurs consommateurs de Noüne et Soundary Cycle ?

La cible de ces deux jeunes entreprises est hétérogène, mais le point commun des consommateurs est que tous croient en l’identité même du projet, ce qu’il véhicule et ce pourquoi il a été pensé. Ce sont la quête de sens et les valeurs fortes qui attireront les clients, ainsi que l’envie de sortir des circuits traditionnels de la mode.
Avec la tendance émergente de consommer de façon responsable, particulièrement dans la mode, les projets de Noüne et Soundary Cycle s’inscrivent aussi dans une vision davantage raisonnée et empreinte des valeurs du développement durable : Angèle parle ainsi volontiers d’innovation frugale, de faire mieux avec moins.

Les engagements de Noüne

Attention cependant, tempère Camille Cantin, de nombreuses entreprises utilisent ce label pour attirer la faveur de leurs publics, sans forcément le respecter – et ce même sur les plateformes de financement participatif.
Toutefois, il n’est pas seulement question de valeurs écologiques. Ainsi, Angèle voit le cycliste en tant qu’individu participant au vivre-ensemble dans un milieu urbain. Son produit, selon elle, s’inscrit dans une réflexion plus large autour des nouveaux modes de déplacement et de transport, et vise clairement à encourager la pratique du vélo en proposant un produit design, désirable confortable et utile.


En tant que créateur indépendant, comment émerger ?

Il est parfois difficile pour les makers et les créateurs de se démarquer, surtout dans le milieu de la mode où les nouveaux acteurs sont légion. Pour sortir du lot, une campagne de communication classique risque d’être insuffisante et surtout, non pertinente au regard du cœur de cible. Les stratégies de promotion et visibilité doivent alors être bien pensées, avant tout de façon tactique. La clé pour les intervenants : l’authenticité et la proximité.

Partager l’avancée de son projet avec les internautes et rester sincère, tout en faisant grandir sa communauté au fur et à mesure, font partie des moyens évoqués par les intervenants.
Pour Angèle, un créateur doit avant tout s’appuyer sur une communauté de niche, qui croit au projet autant que lui. Grâce à cette communauté, la communication autour du produit et de ses valeurs peut prendre de l’ampleur…. et même lorsque les nouvelles sont négatives : Angèle, qui a eu quelques problèmes de délais causés par ses fournisseurs, a partagé de façon transparente l’histoire avec sa communauté – ce qui a contribué à renforcer le lien avec ses « backers ». 

 

Angèle qui continue d’informer sa communauté, avec un ton très familier

Arthur partage cette opinion et pointe également l’importance de trouver des partenaires et de participer à des événements pour gagner en visibilité.
Enfin, les retours des clients sont essentiels pour créer un produit qui réponde parfaitement aux besoins de l’utilisateur.
Le lien avec la communauté est ainsi un bon moyen de recueillir des remarques et d’enrichir son projet, dans une démarche itérative.


Le mouvement des makers est en train de changer nos manières de consommer et notre rapport-même à la consommation, et l’industrie de la mode ne semble pas échapper à ces transformations. Face à des circuits traditionnels et à des produits « formatés » et/ou « made in Bangladesh », les produits de niche, issus de la fabrication numérique, pourraient bien représenter une alternative à la consommation de masse. D’après Neil Gershenfeld,  professeur au MIT et créateur du concept même de fablab, la fabrication numérique permet justement de ne pas faire ce que l’on peut acheter au supermarché, mais au contraire de faire ce que l’on ne peut y trouver. Dans une société prônant de plus en plus une attitude exigeante et éco-responsable, la fabrication numérique verra-t-elle émerger de plus en plus d’entreprises à succès ? Affaire à suivre.